Qui veut que l'industrie du tabac en Afrique parte en fumée ?
- Écrit par Langke Diallo
Ces derniers mois, de plus en plus controverses sur la dynamique des entreprises du tabac en Afrique ont fait surface. Entre les intérêts durables des pays producteurs de tabac, l'avenir de l’industrie du tabac et le fardeau de l'épidémie du tabac dans la région, les médias ont eu de quoi alimenter leurs couvertures.
La santé ou les revenus agricoles ?
Dans toute la région, il y a eu plus de 100 reportages dans les médias papiers, radios et télévisés, présentant des points de vue et des arguments en faveur ou contre les cigarettiers en Afrique.
D’un côté, il y a ceux qui préconisent un équilibre entre l'entreprise et les problèmes de santé autour de l'usage du tabac, et la Convention-cadre pour la lutte antitabac (CCLAT) mise en place en 2003 et ratifiée par plus de 160 pays. D’autre part, se positionnent les professionnels et dirigeants de l'industrie du tabac. La campagne a ainsi a soulevé un certain nombre de questions qui nécessitent d’être approfondies.
En mai dernier, le bras de fer s’est durci à l’issue de la réunion de l’Association internationale des producteurs de tabac (AIPT), qui par la voix d’Antonio Abrunhosa, le directeur général, a appelé les producteurs de tabac à résister face à la potentielle perte de leurs moyens de subsistance, créant ainsi une forme de mouvement pour résister aux propositions de la CCLAT de l'OMS sur les articles 17 et 18, qui recommandent aux gouvernements de supprimer progressivement la production de tabac en limitant le nombre de terres où il peut être cultivé et qui approuvent la dissolution de tous les organismes liant les gouvernements aux cultivateurs.
Antonio Abrunhosa, DG, AIPT | Crédits Photo : protectfarmers.tobaccoleaf.orgDans un communiqué de presse publié à la fin de la réunion de l’AIPT, Antonio Abrunhosa affirme que l'économie de toute une région est mise en péril par cette « nouvelle forme d'impérialisme » des agents de santé qui n'ont aucune expérience dans l'agriculture. « Puisqu’ils n’arrivent à pas à proposer des solutions alternatives à la culture du tabac, ils font appel aux gouvernements afin de rendre impossible pour les agriculteurs le maintien de leurs cultures du tabac, sans tenir compte de l'impact sur des millions d'emplois », poursuit Antonio Abrunhosa.
François Van der Merwe, président de Région Afrique de l'AIPT a soutenu cette thèse en avançant que les décideurs au sein de la CCLAT ont dépassé leur intention initiale d'aider les cultivateurs de tabac à trouver cultures alternatives viables. « Ce changement se fait avec un mépris total pour le fait que le tabac est l'une des seules cultures qui assure un revenu durable pour de nombreuses familles en Afrique. », s’exclame Van der Merwe ajoutant que les « producteurs sont préparés à faire face à cet impérialisme du XXIe siècle de la part d'un organisme se composant principalement d'officiels de la santé qui ne savent rien du secteur agricole et qui mettent notre économie en danger ».
De gauche à droite, Tih Ntiabang and Yvona Tous de la FCA, et Ibrahim Maiga Djibo de SOS Tabagisme-Niger. | Crédits Photo : Flickr/© Ibrahim Maiga DjiboDans une réponse très brève du Consortium africain pour la lutte antitabac, M. Tih Armstrong Ntiabang, le coordonnateur africain de la l’Alliance pour la Convention-Cadre (FCA) décrit la déclaration de l'AIPT comme de « la propagande bon marché et des tactiques de l'industrie du tabac », ajoutant que le projet d'articles de l’AIPT auquel ils se référaient vise à offrir des alternatives aux producteurs de tabac, et pas de forcer les agriculteurs à quitter leur emploi.
Il a ajouté : « Nous considérons la déclaration faite par Antonio Abrunhosa, directeur général de l’Association International des Producteurs de Tabac (AIPT), comme trompeuse et comme une tentative délibérée de susciter une opposition contre le traité de l'OMS, en utilisant les producteurs de tabac ».
Qu’en est-il réellement ?
Les grandes questions sont donc : Qui veut que l'industrie du tabac parte en fumée ? Sur quoi portent réellement les propositions de la CCLAT? Constituent-elles « un mépris total » pour le revenu durable de millions de personnes dans la région, telles que décrites par François Van der Merwe ?
Selon l'OMS, le tabac est la principale cause de décès dans le monde et de la maladie. L'usage du tabac est responsable d’1 décès sur 10 adultes, et si les tendances actuelles se poursuivent il pourrait tuer plus de 8 millions de personnes par an d’ici 2030. Environ la moitié du milliard de fumeurs dans le monde mourront prématurément d'une maladie liée au tabac.
Face aux effets dévastateurs de l'épidémie de tabagisme, les dirigeants mondiaux en 2003 ont adopté la fameuse Convention cadre de l'OMS pour la lutte antitabac (CCLAT), un traité international contraignant, ratifié actuellement par 174 pays qui représentent près de 90 pour cent de de la population mondiale.
Les signataires de la CCLAT ont mis en place différents groupes de travail pour examiner en détail les problématiques particulières, dont une sur les alternatives durables à la culture du tabac, connues en tant qu’articles 17 et 18 du groupe de travail, qui est ouvert à toutes les Parties de la CCLAT et qui comprend actuellement un large éventail de pays où le tabac est cultivé, y compris l'Inde, le Brésil, l'Union européenne, la Turquie et 13 pays africains (Burkina Faso, Cameroun, Djibouti, Ghana, Kenya, Madagascar, Mali, Nigeria, RD Congo, Rwanda, Sénégal, Tanzanie, Zambie). Le point principal de cet article est la nécessité d'améliorer les difficiles conditions économiques et sociales de nombreux de cultivateurs et travailleurs de l’industrie du tabac.
En toile de fond à ce débat sur l'économie du commerce du tabac et la CCLAT en Afrique, les membres du groupe de travail ont récemment finalisé une version préliminaire d'un rapport qui sera présentée à la Conférence des Parties de la CCLAT (COP) en novembre 2012.
Contrairement à la déclaration de l'AIPT, et aux rapports subséquents dans les médias, cette version préliminaire du rapport ne prône pas une interdiction du tabac ou de la culture du tabac, et n’a pas pour but de forcer les producteurs de tabac à abandonner leurs moyens de subsistance.
Le rapport traite de la nécessité d'identifier les façons d'aider les agriculteurs qui sont intéressés par des solutions alternatives à la culture du tabac, qui bien que promettant des rendements élevés, ne leur profite pas tant que cela.
Dans la pratique, les entreprises de tabac et les fabricants de cigarettes fournissent aux agriculteurs des prêts pour les ingrédients de départ et le matériel. Mais cela, les maintient pauvres et endettés dans de nombreux cas.
Le groupe de travail note que la population mondiale est encore en croissance et que la mise en œuvre de la CCLAT n’est qu'à ses débuts dans de nombreux pays. Il est donc, selon eux, peu probable que la demande de tabac baisse sensiblement dans les années à venir. Il a également pointé que, même si des baisses de la demande en feuilles de tabac liées à la CCLAT apparaissent à la suite de passage à des produits de substitution plus économiquement viables, elles seraient lentes, permettant une transition longue pour les cultivateurs de tabac. Ces faits n'ont pas été relevés dans les arguments de l’AIPT, et cela valide la déclaration de M. Tih qualifiant la déclaration à la presse de l’AIPT de « trompeuse ».
Il convient de rappeler qu'en 2010, une campagne similaire par l'AIPT avait surgi dans la perspective de la quatrième session de la Conférence des Parties, en novembre 2010. Dans un communiqué de presse le 31 août 2010, l'AIPT a déclaré : « (...) si l'OMS impose l’interdiction d’un ingrédient nécessaire à la fabrication du tabac, cela aura des conséquences désastreuses pour de nombreux pays africains, y compris pour un bon nombre de ses membres. La culture du tabac est essentielle pour les économies de certains pays les plus pauvres d'Afrique. Ces lignes directrices paralyseront inutilement leurs économies et se traduiront par la perte des moyens de subsistance de centaines de milliers de producteurs de tabac africains ».
Cependant, toutes les lignes directrices proposées à la Conférence des Parties en 2010, y compris celles qui sont opposés à l'AIPT spécifiquement - ont été adoptées lors de la réunion, et la morosité prédite de l'industrie du tabac n'a pas eu lieu. En fait, les chiffres récents montrent que la production de tabac, et les prix, dans des pays comme le Zimbabwe et le Malawi sont en hausse en 2012 par rapport à 2011.
Bien que l'AIPT se décrit comme une organisation à but non lucratif qui a pour mission de faire avancer la cause de millions de cultivateurs de tabac au monde, il est important de noter que l'AIPT a été mise en place par les fabricants de cigarettes, et continue à dépendre de leur soutien financier. L'intérêt de l'AIPT ne peut donc pas être dissocié de celle de l'industrie du tabac.
Les intérêts l'industrie demeure de déjouer les mesures de lutte antitabac qui ont le potentiel d'entraver leurs affaires : accrocher une nouvelle génération de fumeurs, tout en ignorant les faits réels et préférer utiliser les sentiments des producteurs de tabac pour attirer la sympathie des gouvernements des pays producteurs de tabac, et aussi, l'attention des médias.
Il est impératif de noter que la CCLAT est un traité mondial mais pas un décret et toutes les recommandations contenues dans la version finale du rapport des articles 17 et 18 du groupe de travail devront faire l’objet d’un consensus au sein des 175 signataires de la CCLAT, y compris les cultivateurs de tabac avant qu'elles ne soient adoptées par la Conférence des Parties en novembre prochain. Ensuite, les Parties choisiront de les accepter ou de les rejeter.
Selon l’Alliance pour la Convention-Cadre (FCA) à Genève, l'une des plus grandes craintes de l'industrie du tabac est qu’en novembre, les Parties de la CCLAT soient d'accord avec les lignes directrices et que les gouvernements les utilisent pour mettre en place des taxes supplémentaires sur le tabac. Il est connu depuis longtemps que l'augmentation du prix des cigarettes, y compris par le biais des impôts, est le moyen le plus efficace pour réduire la consommation. Plutôt que de parler s gains énormes potentiels pour la santé que pourraient générer l’augmentation des taxes, l'industrie préfère détourner l'attention en ressassant de vieilles histoires inquiétantes, sur les « bureaucrates » anonymes de l'OMS « qui ne connaissent rien à la culture du tabac ».
L'argument est clair, si la préoccupation de l'AIPT et des producteurs de tabac, c'est que la CCLAT va enlever les moyens de subsistance des agriculteurs et les forcer à quitter leur emploi, rien dans les propositions ne permet d'expressément déclarer ou établir cela. Si la préoccupation de la CCLAT de l'OMS est de réduire le fléau qu'est la consommation de tabac, et d'empêcher la mort de millions de fumeurs en faisant des plans pour une meilleure alternative destinée aux producteurs de tabac avant le déclin à terme de l'usage du tabac, comment cela peut-il constituer un geste négatif ?
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